Éric Charmes, sociologue « La question périurbaine doit s'affranchir du manichéisme »

Publié le 28/06/2018

Pour Éric Charmes, spécialiste des études urbaines et directeur du laboratoire Recherches Interdisciplinaires Ville Espace Société (Université de Lyon), le discours sur la question périurbaine doit d’abord reposer sur des éléments de définition consensuels et sortir d’un certain manichéisme. Rencontre.

 

Eric Charmes
Éric Charmes

Quelle est votre définition du périurbain ? Quelles en sont les caractéristiques ?

La définition qu’en donne l’Insee me semble avoir de l’intérêt. La ville se définit par une agglomération, avec un centre et des zones bâties qui sont dans la continuité de ce centre. Si cette continuité s’interrompt du fait de la présence de terres agricoles ou d’espaces naturels, l’aire d’influence de la ville ne s’arrête pas pour autant aux limites de son agglomération. Elle s’étend aux campagnes avoisinantes. 

Le problème est d’évaluer l’étendue géographique de cette influence. L’Insee effectue grosso modo cette mesure en calculant le nombre d’actifs dont l’emploi dépend du pôle central, c’est-à-dire de l’agglomération. 

Même si la définition de l’Insee peut être discutée, elle donne une bonne idée de ce que représente le périurbain. Il faut notamment retenir que le périurbain pèse lourd, près d’un quart de la population française, et qu’il est constitué de territoires d’allure campagnarde, avec près de 9 communes périurbaines sur 10 qui ont moins de 2 000 habitants. Il s’agit de villages, de petites villes ou de bourgs où l’habitat individuel domine. 

 

La France périurbaine peut-elle être assimilée à la France périphérique ?

Le débat d’idées a tendance à confondre, à tort, les deux termes. La France périphérique, telle que l’a définie le géographe Christophe Guilluy, c’est une France à l’écart des grandes métropoles. Le périurbain se situe pour sa part dans l’orbite des métropoles. Ses habitants ont donc des emplois, des activités et une vie quotidienne liés à la métropole. Ils en sont partie prenante, même s’ils ne résident pas en son centre. 

L’Insee fait assez peu la différence dans son zonage entre grandes et petites villes. Il appelle pôle urbain une ville qui concentre plus de 10 000 emplois, ce qui signifie qu’Auxerre est dans la même catégorie que Paris, Lyon ou Bordeaux. Les réalités vécues dans ces villes sont pourtant très différentes. En France, il y a Paris, ville globale de premier plan. S’y ajoute une dizaine de capitales régionales assez fortement internationalisées, qui concentrent et attirent beaucoup de cadres, de chercheurs, de professions intellectuelles et créatives. Paris et ces grandes villes constituent, avec leurs couronnes périurbaines, la France des métropoles. Le reste des villes appartiennent à la France périphérique. On y trouve Mulhouse, Auxerre, Tulle, Brive-la Gaillarde ou Sedan. Toutes ces villes ont aussi, selon l’Insee, des couronnes périurbaines. Ce périurbain fait partie de la France périphérique. D’où une certaine confusion dans les définitions et dans le débat public puisqu’un même terme ne réfère pas forcément aux mêmes réalités. Un exemple : on assimile la France périphérique à des campagnes démunies. Cette idée a une base empirique puisque de nombreux villages sont pauvres, mais dans la France périphérique, la pauvreté est souvent très urbaine. Mulhouse par exemple, qui n’est pas une petite ville, est touchée par un taux de pauvreté élevé, alors que les campagnes environnantes, dont certaines bénéficient de la proximité de la Suisse, s’avèrent très aisées. Bref, les choses ne sont pas simples ! 

En résumé, il faut garder à l’esprit que le périurbain n’est pas la France périphérique, que la campagne est en partie dans le périurbain et qu’une grosse part des villes françaises sont dans la France périphérique. Pour couronner le tout, dans la France périphérique, les territoires les mieux lotis socialement sont souvent les villages. 

Quels sont les principaux défis que les zones périurbaines doivent relever ?

Il faut bien avoir à l’esprit que le périurbain ne peut pas être apprécié de la même manière partout en France. Les mondes périurbains sont très divers et il est délicat de tenir un discours qui vaut pour tous. Il est tout aussi délicat de mettre en place une politique périurbaine uniforme. 

Ceci étant dit, un des problèmes des politiques actuelles est qu’elles tendent à se réduire à la lutte contre l’étalement urbain. Or la périurbanisation doit être distinguée de l’étalement urbain. En France, l’étalement des villes se matérialise davantage par une extension de leur aire d’influence que par un étalement à perte de vue de nappes pavillonnaires, comme on peut le voir aux États-Unis. Nous avons certes des noyaux villageois qui s’étendent mais ils dépassent rarement les 2 000 habitants. Lutter contre l’étalement urbain, c’est agir contre l’étalement de chacun de ces noyaux. Mais cela revient à lutter contre le développement des campagnes. Est-ce vraiment ce que l’on veut faire ? C’est en tout cas en contradictoire avec tout un pan des politiques qui visent la défense des campagnes. Les politiques qui mettent l’accent sur la nécessité de maintenir les écoles dans les villages, d’y apporter la fibre optique ou encore de réduire la fracture territoriale, préparent en fait la périurbanisation de ces villages. Aujourd’hui, les jeunes ménages qui cherchent à s’installer dans une maison individuelle prospectent de plus en plus loin des centres urbains. En maintenant l’équipement des territoires ruraux, on facilite l’accueil de ces ménages et donc l’extension (ou si l’on veut l’étalement) de l’aire d’influence de la ville.

Le rural accueille de facto de jeunes ménages qui n’ont pas ou plus les moyens de s’installer en ville. Il est fréquent de voir des gens s’installer ou faire construire à plus de 100 km de Paris tout en travaillant dans le pôle urbain de Paris. Il s’agit souvent de couples d’employés ou d’ouvriers avec des contrats de travail stables. Ce phénomène entraîne de longs déplacements dont l’impact environnemental est loin d’être neutre. L’autre aspect est financier avec des coûts de déplacements très élevés, parfois comparables aux mensualités du prêt souscrit pour le logement. Les conditions de vie de ces ménages sont, de ce fait, souvent difficiles. Cet éloignement résulte d’injonctions paradoxales : on les encourage à accéder à la propriété et on les solvabilise avec des prêts à taux zéro tout en les éloignant et en mettant à leur disposition très peu de services de transports. Il faut avoir une réflexion sur ces sujets. Une amélioration pourrait passer par une organisation du périurbain autour de centralités secondaires et par le fait de favoriser la concentration dans les petites villes, les chefs-lieux de canton notamment, au détriment des villages. Cela ne passe pas forcément par une restriction de la construction de maisons individuelles, mais par une meilleure localisation des lotissements, leur moindre émiettement dans des myriades de communes. Ce n’est pas forcément les options que retiennent prioritairement les pouvoirs publics. 

Un mot de conclusion ?

Il faut sortir des grands débats manichéens sur la question du périurbain et de la dichotomie « pour ou contre ». Certains habitants du périurbain rencontrent des difficultés sociales importantes, mais c’est aussi le cas dans les banlieues des villes. Par ailleurs, Il existe toute une frange du périurbain qui va très bien où les habitants sont très heureux. L’enjeu c’est d’arriver à avoir une réflexion équilibrée sur le périurbain.

Les points de vue des professionnels sur le sujet ont grandement évolué ces dernières années. Même si le périurbain est largement considéré comme un problème dans les débats publics, dans les administrations et les ministères concernés par ces questions, dans les agences d’urbanisme, dans les laboratoires de recherche, on a largement dépassé la question du jugement moral pour s’attacher à améliorer la vie des habitants qui vivent dans les zones périurbaines et dont une partie fait régulièrement montre de son mécontentement à l’occasion des élections.