Gaëtan Brisepierre - sociologue : « Il faut adapter les usages aux techniques et vice versa ! »

Publié le 12/02/2019

Lors des opérations de rénovation énergétique des bâtiments, les campagnes de mesure réalisées sur le terrain font remonter des écarts entre performance théorique attendue et performance réelle obtenue. Ces différences amènent à étudier les comportements des usagers, tout particulièrement dans les logements. Sociologue spécialiste des questions d'énergie, d'environnement et d'habitat, Gaëtan Brisepierre éclaire les raisons de ces écarts et les leviers pour les réduire.

Gaeten Brisepierre
Gaëtan Brisepierre, sociologue ©Tangi Le Bigot

En rénovation comme en construction neuve, les gains de performance énergétique réels ne sont pas à la hauteur des prévisions. Quelles en sont selon vous les raisons ?

Gaëtan Brisepierre :  En effet, si des gains sont bien au rendez-vous, ils sont inférieurs aux objectifs escomptés d’un tiers en moyenne. 
La réflexion sur ces écarts constitue le point de départ de mes travaux. Questionner les origines de ces surconsommations amène à se pencher sur les modes de vie. Par le passé, les professionnels avaient souvent tendance à pointer du doigt les usages, en arguant du fait que les écarts seraient générés par de « mauvais comportements » des habitants dans leurs logements. Or, cette notion d’un « savoir vivre en Bâtiment basse consommation (BBC) » pose question alors même que le logement est par essence un lieu de liberté individuelle. Pour le dire autrement, ce n’est pas parce que l’efficacité d’une technologie a été améliorée que les usages vont automatiquement suivre. C’est ce que l’on appelle « l’effet rebond ». 
Mes travaux1  m’ont appris que les écarts de performance énergétique résultent aussi d’« erreurs » de tous les acteurs, de la conception ou de la rénovation du logement à son utilisation, en passant par sa mise en œuvre. L’appropriation des techniques constructives nouvelles par les professionnels demeure récente. D’autres facteurs influent sur la consommation énergétique réelle. Je pense à la maintenance ou aux réglages loin d’être toujours réalisés de manière optimale, notamment les systèmes de ventilation chauffante dont la performance s’avère donc moins bonne que prévue.
Les usagers apportent leur contribution à ces désordres car certains ne rompent pas avec leurs habitudes antérieures. Nos pratiques énergétiques dans nos logements sont de très routinières. Nous ne réfléchissons pas avant d’allumer la lumière ! Or dans les BBC, nos anciennes habitudes ne sont pas optimales et peuvent générer de l’inconfort et des insatisfactions, avec des températures excessives été comme hiver, ce qui est facteur d’insatisfactions des usagers. 

Comment faciliter l’appropriation des logements rénovés par les locataires ?

Comme toute innovation, la performance énergétique nécessite de l’accompagnement : les techniques n’ont pas la capacité d’auto-générer les pratiques que l’on attend ! L’idée est donc de prévoir cet accompagnement – et les coûts associés - dès le lancement d’un projet de rénovation. 
Or, aujourd’hui c’est loin d’être systématique. La diffusion d’un livret d’accueil ou l’organisation d’une conférence ne suffisent pas. Pour faire évoluer les pratiques des habitants, plusieurs actions sont envisageables. Les visites de logements par des associations permettent de les sensibiliser à des pratiques de réduction de leur consommation d’énergie. On peut aller plus loin en les impliquant dans la gestion des systèmes au niveau du bâtiment dans sa globalité, via des groupes de gestion. Des opérations plus ludiques, telles que le concours de sobriété énergétique « Famille à Énergie Positive » sont également très utiles pour améliorer les choses2 . Les locataires se réunissent pour discuter de leurs habitudes en termes d’économie d’énergie et apprennent de nouvelles pratiques en échangeant entre eux. Une piste plus ambitieuse encore serait d’organiser des ateliers pendant les deux premières années suivant la rénovation. 
Plutôt que d’imposer, il faut chercher à la fois à adapter les techniques aux usages et les usages aux techniques. Toutefois, si l’accompagnement est essentiel, il ne suffit pas à régler la question des usages. La rénovation énergétique, à l’instar de la conception des bâtiments, repose en effet encore trop souvent sur un « usager idéal » au lieu de prendre en compte les pratiques réelles.
 

Comment justement mieux tenir compte de ces pratiques réelles ?

En associant les futurs habitants aux choix de conception. C’est facile à dire mais ambitieux à réaliser ! Je suis convaincu que les dispositifs techniques, sources d’économies d’énergie, ne doivent pas entrer en conflit avec les contraintes de la vie quotidienne, faute de quoi ils s’avèreraient inopérants voire contre-productifs. 
C’est ce que j’appelle la conception participative3 . L’idée est de reconnaître l’expertise d’usage des locataires, de leur présenter des scénarios ouverts en acceptant leurs éventuels retours critiques et de prendre soin d’expliquer au fur et à mesure les choix retenus. Les projets de rénovation constituent de formidables moyens d’initier des nouveaux liens entre les habitants autour d’un objectif commun. C’est très fédérateur ! 
Pour une efficacité optimale, ces réunions doivent mobiliser un groupe de travail transverse, associant aux côtés des directions de patrimoine en charge des travaux les équipes de gestion, notamment les gardiennes et gardiens ainsi que les locataires et aux côtés du cabinet d’architecte, l’entreprise de travaux et les prestataires chargés de la maintenance. 

D’un process séquenciel, il s’agit d’évoluer vers un process de conception intégré comparable à celui utilisé dans l’industrie, en mettant tous les acteurs autour de la table et en appréhendant d’une manière globale toutes les étapes du cycle de vie du bâtiment. L’innovation sociale est aussi importante que l’innovation technique !

 

Docteur en sociologie de l’université Paris Descartes-Sorbonne, Gaëtan Brisepierre est sociologue indépendant. Il est spécialisé dans les questions de la transition énergétique, de l’habitat et de l’environnement. Il est notamment membre du Bureau du Plan Bâtiment durable que préside Philippe Pelletier.  En savoir plus : gbrisepierre.fr

Synthèse :  Sociologie de la performance in vivo dans les bâtiments neufs (LMS, 2013)

Synthèse :  Les campagnes de sensibilisation aux économies d’énergie basées sur les données de consommation (ADEME, GrDF, 2013)

La conception participative dans l’habitat collectif (LMS, ADEME, 2017)