Table ronde avec Lucie Niney/agence NeM ; Charles-Henri Tachon/Charles-Henri Tachon architecture & paysage et Aline Harari/Jean & Aline Harari architectes

Table ronde avec Lucie Niney/agence NeM ; Charles-Henri Tachon/Charles-Henri Tachon architecture & paysage et Aline Harari/Jean & Aline Harari architectes

Aline Harari / Jean & Aline Harari architectes

Aline Harari / Jean & Aline Harari architectes

Charles-Henri Tachon / Charles-Henri Tachon architecture & paysage

Charles-Henri Tachon / Charles-Henri Tachon architecture & paysage

Lucie Niney/agence NeM

Lucie Niney/agence NeM

Paroles d'archi : « La qualité d’usage est un moyen d’améliorer la qualité de vie »

Publié le 12/10/2018

Lieu de travail, logement individuel ou collectif, équipement public, le bâtiment constitue un objet à la fois social, technique et fonctionnel. La qualité d’usage peut se définir comme la capacité à répondre aux besoins, attentes et contraintes des usagers d’un bâtiment. Source de bien-être personnel et de lien social, la qualité architecturale et l’insertion urbaine d’un logement est essentielle pour ses habitants et doit être pensée dès sa conception. Conversation à bâtons rompus entre Aline Harari, Charles-Henri Tachon et Lucie Niney, architectes.

Comment abordez-vous la notion de qualité d’usage ?

Aline Harari : Je commence toujours par me demander ce que j’aimerais trouver dans un logement pour m’y sentir bien si c’est moi qui devais y habiter ! C’est une question à la fois salutaire et structurante que je dois me poser en tant qu’architecte.

Charles-Henri Tachon : L’architecte Bernard Paurd expliquait que dans l’un de ses plans, il avait travaillé pour que lorsqu’un parent prépare le dîner, il dispose d’une ouverture sur la salle de bains pour pouvoir surveiller ses enfants dans leur bain. Pour moi, cela résume parfaitement ce que doit être la qualité d’usage ! 

Lucie Niney : De mon point de vue, ce qui compte avant tout est l’attention portée aux détails concernant la conception et les matériaux. Mis bout à bout, ces petits détails changent l’espace et organisent une vie quotidienne plus agréable. 

Quels sont les points auxquels vous apportez une attention particulière ?

A.H. : Une série d’éléments me semblent prioritaires lorsque je travaille sur un plan.
Je vais les citer rapidement : 
- le logement traversant, tant pour ventiler les logements que pour ouvrir sur les vues, surtout s’il y a une forêt ou un parc en vis-à-vis ;
- l’orientation du logement, afin de placer les pièces principales au soleil ;
- la fluidité du plan et la recherche typologique : nous veillons à ne pas nous laisser enfermer dans un plan type, comme le 3 pièces tunnel. Quand on fait beaucoup de logements, il faut garder une certaine fraîcheur pour savoir s’affranchir d’une trame que l’on connaît par cœur et revisiter un plan. La recherche typologique constitue la première étape d’un projet.
Pour vous donner un exemple, les trames larges sont intéressantes, mêmes si elles sont légèrement plus coûteuses, parce qu’elles offrent davantage de souplesse dans le plan du logement pour faire de grands 4 pièces ou des 5 pièces et diversifier les parcours au sein du futur logement.
- L’éclairage naturel des salles de bain, dès que possible ;
- La cuisine : nous cherchons à sortir de la contrainte classique des 5 m². Avec juste 2 m² supplémentaires, il est possible de prévoir un coin repas, ce qui apporte un vrai plus au quotidien !
- Un espace extérieur dès que possible !
Nous sommes également très attentifs à deux autres points : 
- la fluidité du parcours entre cuisine et séjour et même entre cuisine, séjour, et espace extérieur - balcon ou la terrasse - lorsqu’il y en a un ! La sortie directe est un atout précieux ;
- la place de l’entrée déterminante pour la circulation dans le logement.

C.-H. T. : Pour moi, les « incontournables » sont tous les dispositifs qui, à l’intérieur du logement, facilitent ou embellissent la vie, en permettant par exemple de voir le coucher du soleil de son salon. Je cherche toujours à donner aux habitants un sentiment d’espace supérieur à la surface au sol, forcément contrainte. Cela implique une vraie réflexion sur l’enchaînement des espaces pour créer des vues diagonales tellement préférables à l’étroit tunnel qu’évoquait Aline et en proposant plusieurs parcours pour aller d’une pièce à l’autre. Cette recherche d’un espace ressenti prend une importance toute particulière dans le logement locatif social car le futur habitant n’est pas maître du choix de son logement. C’est donc à nous, architectes, de lui proposer un habitat qui réponde au mieux à la majeure partie de ses attentes. 
Dans le logement social, nous veillons donc à faire des choix consensuels pour répondre aux aspirations de la grande majorité des habitants. 
Pour illustrer mon propos, je vais prendre un exemple parlant : la cuisine. Dans beaucoup de plans proposés par les promoteurs privés, elle est intégrée au séjour. Or, cette « cuisine-séjour », comme ses concepteurs l’appellent, ne répond pas aux attentes des habitants. Personnellement, je trouve essentiel de leur proposer une vraie cuisine, distincte du séjour, avec un éclairage et une ventilation naturels, et d’optimiser le rapport de fluidité entre les deux pièces. Souvent, plutôt que d’avoir deux espaces moyens pour la cuisine et le salon-salle à manger, mieux vaut faire un choix : soit une grande cuisine dans laquelle on peut prendre ses repas et un plus petit salon soit une cuisine laboratoire et un grand séjour-salle à manger. 
La question de l’insertion dans l’environnement urbain me semble tout aussi cruciale : chaque immeuble se dessine en étroite interaction avec la ville et son environnement proche et doit interagir avec elle ! 

L.N. : Je parlais tout à l’heure de détails qui additionnés améliorent le bien-vivre au quotidien. Outre ce qui a été dit, la présence de rangements est également essentielle pour se sentir bien chez soi ! Lorsqu’il y a un balcon, il doit être appropriable et offrir une vraie intimité, grâce à un garde-corps adapté, afin de pouvoir y manger. Nous nous efforçons dès que possible de préfigurer dans nos plans plusieurs usages possibles, en proposant par exemple un cellier sur le palier, pour offrir des rangements supplémentaires ou une petite alcôve attenante au séjour qui peut aisément se transformer en bureau. 
Je rejoins Aline sur l’importance de la recherche de typologies. Nous militons aussi pour une diversité dans les logements que l’on propose, en ne reproduisant pas systématiquement un plan type partout dans un immeuble. 
J’ajouterai un mot sur les parties communes que nous ne devons en aucun cas négliger. Nous soignons l’éclairage naturel bien sûr mais, au-delà, les pensons comme des espaces conviviaux. Nous y installons donc l’équipement adapté : des jeux d’enfants qui ne dérangent pas les voisins, des locaux de tri des déchets qui ne soient pas des repoussoirs, des espaces accessibles et agréables pour accueillir poussettes et vélos ! La séquence de la rue à chez soi doit être particulièrement soignée !
Enfin, le choix des matériaux et la qualité de la construction sont tout aussi importants. Nous recherchons à la fois la robustesse – pour que la résidence vieillisse le mieux possible – et la douceur, à travers des touches de bois par exemple pour créer un environnement confortable et serein. 
Toutes ces petites choses renforcent la qualité du cadre de vie, améliorent l’appropriation des lieux et contribuent à la dignité des habitants !

Comment conjuguer qualité d’usage, contrainte économique et maîtrise environnementale ?

L. N. : Les exigences environnementales et la qualité d’usage vont souvent de pair ! Avec le durcissement des normes de performance énergétique, les cahiers des charges évoluent dans le bon sens en termes de qualité d’usage. De nombreuses communautés urbaines interdisent désormais l’enduit au moins sur les rues ou les matériaux rapportés, clipsés, dérivés de produits pétroliers. Cette exigence est une bonne chose tant pour la préservation de l’environnement que pour le confort des habitants. 
Nos choix sont plus faciles à défendre avec les bailleurs sociaux car ils gèrent l’immeuble pendant des dizaines d’années après sa construction et s’inscrivent par essence dans un temps long, qu’avec des promoteurs qui agissent dans un court terme, le temps de la vente. Avec les bailleurs, nous arrivons davantage à opter pour des matériaux de façade qualitatifs et durables, qui s’avèrent payants dans la durée, y compris sur le plan économique. Une construction au rabais entraîne en effet bien souvent des travaux d’entretien prématurés, ce qui pèse sur les charges. De petites économies sur la conception ou la construction nuisent beaucoup au cadre de vie et ne réduisent que très peu le coût du logement. Au contraire, elles se révèlent coûteuses à terme pour les propriétaires, les locataires, les collectivités et l’État.

A.H. La question des matériaux est effectivement essentielle pour la qualité du projet ! Dans le logement social, les meilleurs choix sont à la fois économiques et durables. Ils sont aussi cruciaux dans l’image que renvoie l’immeuble aux locataires comme aux riverains. L’image d’un immeuble compte beaucoup dans l’appréciation de son usage. Si on opte pour la brique par exemple en façade, chaque immeuble vivra bien dans la durée. Dans 30 ans, dans 50 ans, il sera intact. Chaque habitant continuera à se sentir valorisé par son logement et c’est extrêmement important ! Dans le même objectif, soigner le hall d’entrée est crucial. Les bailleurs sociaux l’ont bien compris et orientent désormais les cahiers des charges vers des matériaux à la fois robustes et chaleureux pour les halls et les cages d’escalier. C’est un vrai pas en avant en termes d’estime de soi !

C-H T. : La durabilité est essentielle. Nous devons avoir à l’esprit qu’un matériau de sol, par exemple, pourra être changé à l’avenir. Ce n’est pas le cas de la menuiserie. Lorsque nous devons faire un arbitrage douloureux pour tenir le budget, mieux vaut donc opter pour un sol en PVC – qui pourra être changé dans 10 ans –  pour pouvoir se payer des fenêtres en bois car elles sont appelées à rester !  Certains dispositifs peu onéreux offrent un vrai plus au logement comme l’usage d’une porte tiercée entre cuisine et séjour pour accentuer la continuité spatiale. Elle ne coûte qu’une centaine d’euros.

Quelles évolutions récentes observez-vous dans les attentes en termes de qualité d’usage ? 

C.-H. T. : La demande d’espaces partagés est de plus en plus forte ! Le concept ne date pas d’hier mais elle peut aujourd’hui être mieux canalisée grâce aux technologies numériques qui permettent d’organiser les usages partagés. Les plateformes numériques simplifient vraiment les choses de ce point de vue en permettant aux locataires de gérer ces espaces depuis leur smartphone.

L. N. : Effectivement, les habitants aspirent de plus en plus aux espaces partagés et sont très demandeurs de participer à leur conception. Lorsque nous impliquons une Amicale des locataires par exemple, nous co-construisons les usages et les règles avec elle. Cette concertation permet de lancer dans de bonnes conditions des jardins partagés, des composts, un mini atelier de réparation dans un local vélo, par exemple. L’envie des habitants et la capacité à les accompagner font toute la différence dans la réussite ou l’échec d’un espace partagé ! Nous assistons à l’émergence de nouvelles formes de syndics qui, outre leurs tâches traditionnelles de gestion, travaillent sur les projets d’espaces partagés avec les locataires. Leurs usages peuvent tout à fait être évolutifs. Rien n’interdit d’expérimenter un usage sur un temps plus ou moins long et d’ajuster ensuite selon les retours. Tout devient beaucoup moins figé !

A. H. : Effectivement, certains programmes récents nous demandent de concevoir ce type de locaux partagés qui peuvent aller de l’espace bricolage au dépôt de livres, en passant par un potager partagé que les locataires entretiennent ensemble. Cela permet de développer des usages de proximité à l’échelle d’un immeuble ou même d’une cage d’escalier ! Dans les immeubles locatifs tout particulièrement le logement social, le gardien joue un rôle essentiel pour faire vivre ces communautés, notamment dans la gestion des espaces verts.

Pour conclure, quels sont pour vous les futurs défis de la qualité d’usage ? 

L. N. : La demande d’espaces partagés, notamment de jardins, ira en s’accroissant. Nous assistons aussi à un retour du design sur les objets du quotidien afin de les embellir, tant dans les espaces extérieurs que dans le dessin des cuisines. Des équipements simples, économiques et beaux peuvent apporter un vrai plus ! 
Une autre tendance importante est la généralisation du tri des déchets car la gestion des ordures ménagères devient une charge trop lourde pour les municipalités. Les bonnes pratiques que sont la réparation et le compostage sont appelées à se développer.

C.-H. T : Les usages connectés vont également se déployer progressivement. Je pense par exemple aux serrures que l’on pourra déverrouiller à distance pour gérer l’accès à son logement.

A.H. : Le niveau minimum d’isolation thermique va se généraliser. On ne reviendra pas en arrière. Pour conclure, nous devrons aussi composer avec la politique financière du logement social qui restera essentielle pour nous donner les moyens d’aller dans le bon sens en termes de qualité d’usage. Sans moyens financiers dignes de ce nom, la marge de manœuvre des bailleurs comme la nôtre serait forcément réduite.
 

Aline Harari : 
« Nos logements répondent toujours aux exigences premières de l’usage et à des dispositions constructives rationnelles »

Charles-Henri Tachon
« La qualité d’usage désigne les dispositifs qui, à l’intérieur du logement, facilitent ou embellissent la vie »

Lucie Niney
« Tout notre travail vise à rendre les logements plus pérennes et plus innovants tout en nous adaptant aux besoins des habitants dans leur diversité. »